Rechercher

Un point de vue très précieux


La vie quotidienne en question et un Royaume

Notre existence est traversée par des multiples interrogations. Quelques exemples permettront de mettre en lumière une structure que l’on pourrait qualifier de simples interrogations routinières. Ensuite une deuxième catégorie fera appel aux questions nourries par les soucis.

Six heures trente : il est temps de se lever. Nous jetons un coup d’œil à la pendule. Quelle heure est-il ? Penons une tasse de café, observons le ciel d’une manière un peu détachée : tiens quel temps va-t-il faire ? L’agenda ouvert sur la table nous invite à nous attarder un instant sur la répartition des tâches de la journée. Mais voilà que l’agitation s’impose. Nous fouillons la poche de notre veste : où sont nos clefs ? Introuvables. Le stress augmente. Allons-nous arriver en retard à notre travail ? Nous sommes à l’heure, même en avance. La fin de la journée s’annonce un peu maussade. Le ciel s’est couvert. Nous repensons à un ami qui vient de perdre son travail. Entre projection et inquiétude partagée, voilà que le souci contamine notre existence. L’incertitude nous gagne : la maladie, le chômage, la mort, tout cela s’est immiscé subrepticement dans nos pensées, non plus comme des interrogations clairement posées, mais comme une tonalité existentielle. Alors nous retournons à nos tâches pour refluer ce climat inconfortable. Le souci ne nous aura pas gagnés aujourd’hui. Mais il est là.

Comme tout en chacun, la journée est parsemée d’insignifiantes questions. Chacun a les siennes. Elles rythment la vie quotidienne. Ces interrogations routinières indiquent des besoins de réponses, mais aussi des limites dont chacun doit s’accommoder. On ne contrôle pas le futur, on ne sait pas de quoi demain sera fait, on ne maîtrise ni le temps, ni l’économie et les risques liés à une inflation ou une récession, ni ses propres affects et parfois nos comportements nous échappent. Toutes ces incertitudes pointent une réalité : notre finitude et nos limites. Certaines questions, associées à ce sentiment d’impuissance, alimentent les soucis. C’est pourquoi on peut lire dans les Évangiles : « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain; car le lendemain aura soin de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. » L’inquiétude pousse au repli sur soi et entrave notre quête de sens. La suite de ce verset est significative : « cherchez tout d’abord le Royaume ». Mais qu’est-ce que ce Royaume ? Quel est ce monde invisible dans lequel on est invité à entrer et qui semble devoir être le centre de notre questionnement et de notre préoccupation ?

Notre vie est traversée de questions. Celles-ci nous orientent vers le trivial ou le beau, vers l’éphémère ou l’universel, vers l’essentiel ou le superficiel. La vraie interrogation existentielle, celle qui vient et retourne au Royaume, est porteuse d’une dynamique spirituelle. Voilà que nous arrivons déjà à le qualifier : quelque chose d’essentiel pour nous, d’éprouvé comme ce qu’il y aurait de plus précieux dans notre existence, vers quoi nous sommes appelés. Une question est posée, une réponse est cherchée. Une réponse qui est une direction donnée à notre vie. C’est déjà beaucoup.

L’interrogation s’enracine dans un manque : « cherchez premièrement… ». Nous sommes tous des chercheurs. L’homme qui dit ne rien chercher, celui qui affirme être ancré dans le présent, se mentirait à lui-même s’il disait ne rien chercher. Car la volonté de vivre dans l’absolu son présent est déjà une quête d’un instant ultime et spirituel. Ce Royaume du présent ne se donne que par bribe. Dans une relation interpersonnelle, cet instant est caractérisé par l’altérité. Je reçois l’autre, mais une part reste inconnue et l’interrogation à propos d’autrui se mue en désir de connaître. Mais voilà que même dans le moment présent, le rapport à moi-même peut devenir une source d’interrogation. Je me connais si peu. Souffrance et désir sont des signes de notre finitude. Ils sont à la source de nos questions. Et un Royaume que nous avons partiellement défini se présente comme une réponse.


Point de vue sur une meule et sur notre finitude

Le philosophe Ricœur a mis en exergue tout au long de son œuvre la question de notre finitude. Toutes les interrogations qui traversent mon existence, celles qui ont trait au temps et à l’espace trouvent leur source dans celle-ci. Je ne trouve pas mes clefs ? Apparemment rien de plus banal. Elles sont cachées. Je suis limité dans ma capacité d’observation. Et les conséquences imaginées trouvent leurs origines dans mon impuissance nourrissant le souci du lendemain. Mais comment qualifier cette situation ? Et que signifie la finitude ? Serait-elle à l’origine de la vraie question, celle du sens, de mon identité ? Et la réponse à apporter ne serait-ce pas déjà une acceptation de ma condition humaine tout en portant un regard ouvert sur ce qui me dépasse ? Pour y répondre, nous allons nous attarder sur une meule de foin peinte par Manet en 1891.


Le peintre a planté son chevalet à l’extérieur. La lumière est douce, mais instable. Le peintre doit saisir un instant précis, furtif. Le monde est comme le dit Héraclite un fleuve, car tout passe et est changement. Alors il peint vite, travaille avec des couleurs complémentaires, et observe attentivement l’horizon et ces meules qui tout en volume s’imposent et disparaissent, se dessinent et finissent par se confondre avec une multitude de petites taches de couleurs. Mais le peintre s’arrête. Qu’y a-t-il derrière ces meules ? Sont-elles réellement deux volumes ou simplement deux formes plates ? Il les dessine, les peint, mais se met à douter. Il voudrait appréhender ces meules dans leur totalité pour ce qu’elles sont. Les englober d’un seul regard comme un tout. Mais il doit se résoudre à n’en voir à chaque fois qu’une face. Et au-delà de l’horizon, là-bas, où il lui semble distinguer le toit d’une maison, qu’y a-t-il ? Il a entendu des gens parler. Personne. Et en voyant sa toile presque finie, avec ses deux meules de foin, il comprend, même éprouve son point de vue. Unique, mais limité.

Comme Manet, comme chaque peintre ou artiste, comme chaque homme, nos limites sont bien là. Pourtant notre corps est ouverture. Peindre, créer, aimer, découvrir, dialoguer, chaque geste comprend un rapport au monde comme spontanément ouverture. C’est la première chose que nous éprouvons. Mais, dès que nous nous arrêtons à ce principe, dans un mouvement réflexif, cette ouverture devient déterminée, limitée, bornée par notre finitude.

Cézanne disait de Monet : « Monet ce n'est qu'un œil... Mais, bon Dieu, quel œil ! ». Le fait que j’aie un point de vue, unique, limité n’est pas déterminé par ma physiologie et mon système visuel. Le peintre bouge, se déplace, lève sa tête, se tourne, ses mains s’agitent, les bras se tendent, c’est tout le corps qui est en mouvement afin de traduire son point de vue. Quand on dessine un visage et que l’on calcule des proportions, la

mesure dépend de l’immobilité du corps. Quand Monet peint ses meules, il traduit des formes et un foisonnement de couleurs, de touches, de pâtes. Il fait face au monde de la technique, avec son pinceau, sa palette et ses couleurs, il développe un style, il vise un paysage, son paysage. Il peut dire : « Je peins ! » Il a conscience que son corps est au service de sa conscience, mais que la matière de la peinture l’oriente, que le paysage lui parle, que son corps a quelque chose à lui dire. Interaction complexe entre l’âme, le corps, le monde, les désirs. Son point de vue à lui, Monet, n’est pas réduit au simple fonctionnement de l’organe de sa vision. Bien sûr on a beau avoir écrit sur la cataracte dont il était atteint. Mais il serait totalement réducteur de comprendre son œuvre à travers le prisme uniquement de ce handicap.

Notre point de vue sur le monde est donc ouverture visuelle, auditive, réception, mais aussi limites. Mon point de vue est défini par ce que j’entends, ce que je vois. La culture définit ma perception. Mon point de vue c’est ma manière de comprendre le monde, ce sont mes idées, ma façon de reconstruire ce que je perçois, ce que je saisis, en bref, mon interprétation de la réalité dans des limites qui me sont assignées. Je ne sais pas tout. Je ne vois pas tout. Je ne comprends pas tout. Cette part d’ignorance est à la source de mes questions. Je suis un point de vue, une singularité placée au cœur de l’infini. Ou si vous voulez cet infini qui m’entoure, mon devenir, mon passé, mon environnement, je peux l’appréhender comme une source d’étonnement dynamique, nourrissant une soif de savoir. Mon point de vue peut s’enrichir. Je ne suis pas perdu au milieu de nulle part. Je ne suis pas « jeté » dans ce monde. J’ai une place à conquérir à l’instar de Manet qui a partagé son point de vue sur le monde avec son style et sa manière de le comprendre. Il s’est nourri de la lumière et nous enrichit. Il y a bien l’idée d’une richesse, de quelque chose de précieux à cultiver. Nous nous approchons ici de cette idée de « Royaume ».





3 vues0 commentaire